Histoire des épidémies
Les épidémies ont jalonné l’histoire de l’humanité, modifiant les sociétés et influençant à la fois les structures économiques, politiques et culturelles. Elles sont relatées régulièrement depuis l’Antiquité.

L
a peste d’Athènes, survenue en 430 av. J.-C. et documentée par Thucydide, aurait tué jusqu’à un tiers de la population athénienne. La peste antonine, suspectée d'être en réalité la variole, a ravagé l’Empire romain entre 165 et 180 apr. J.-C., causant environ cinq millions de morts. Plus tard, le Moyen Âge a été marqué par des pandémies majeures telles que la peste de Justinien, qui a commencé en 541-542 apr. J.-C. et était causée par Yersinia pestis. Cet agent pathogène a également été responsable de la peste noire, entre 1347 et 1351, qui a tué entre 25 et 50 millions de personnes en Europe.
Avec l'époque moderne, les épidémies ont pris une nouvelle dimension. Les maladies introduites dans les Amériques par les colonisateurs, notamment la variole, ont décimé jusqu'à 90 % des populations indigènes au XVIe siècle. Au XIXe siècle, le choléra (causé par la bactérie Vibrio cholerae) a frappé de manière récurrente, causant des ravages en Asie et en Europe, en particulier dans les zones urbaines densément peuplées.
Le XXe siècle a été le théâtre de pandémies encore plus globales. La grippe espagnole de 1918-1919, causée par une souche H1N1 du virus de la grippe, a infecté environ un tiers de la population mondiale et provoqué entre 50 et 100 millions de morts. Dans les années 1950, la poliomyélite fût l'une des épidémies les plus redoutées. Elle a heureusement été fortement circonscrite grâce au vaccin développé par Jonas Salk en 1955. L'émergence du SIDA, identifié pour la première fois dans les années 1980, a marqué une nouvelle ère de propagation des épidémies dans la population humaine. Causé par le VIH (virus de l’immunodéficience humaine), le SIDA a entraîné des bouleversements sociétaux majeurs et a causé environ 40 millions de morts à ce jour.
Depuis l’apparition du SIDA, les épidémies se sont succédées à un rythme de plus en plus élevé, ce qui a mis en évidence la vulnérabilité malheureusement persistante des populations humaines face aux agents infectieux, et cela malgré les progrès de la médecine et des technologies biomédicales. Le virus Ebola, identifié pour la première fois en 1976, a connu plusieurs flambées majeures, notamment en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, avec plus de 11 000 morts. Le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), causé par un coronavirus (SARS-CoV-1), a touché environ 8 000 personnes et causé près de 800 morts entre 2002 et 2003. Plus récemment, la grippe H1N1 de 2009, surnommée "grippe porcine", a infecté entre 700 millions et 1,4 milliard de personnes et causé environ 284 000 morts. Les pandémies grippales ont été complétées par d’autres crises sanitaires contemporaines, comme le MERS-CoV (Middle-East Respiratory Syndrome - Coronavirus), apparu en 2012, avec un taux de mortalité élevé de 34 %. La maladie à virus Zika, émergente entre 2015 et 2016, a été associée à des anomalies congénitales graves. Cependant, c’est la pandémie de COVID-19, causée par le SARS-CoV-2, qui a bouleversé le monde entre 2020 et 2023, entraînant plus de sept millions de morts selon l’OMS et transformant durablement les sociétés humaines.
Plusieurs facteurs ont favorisé cette flambée d’épidémies modernes. L'urbanisation rapide, en augmentant la densité de population dans les villes, a facilité la transmission des maladies. La globalisation, avec les voyages internationaux, a permis une propagation rapide des pathogènes. La déforestation, en accroissant les contacts entre humains et réservoirs naturels de maladies, le changement climatique, qui étend les zones de transmission des maladies transmises par les moustiques (et autres vecteurs) comme le paludisme, la dengue ou la maladie de Lyme, l’accroissement de l’agriculture et le commerce illégal d’animaux sauvages, sont également des facteurs majeurs influençant la survenue d’épidémies.
Parmi ces facteurs, beaucoup ont comme conséquence d’augmenter le contact entre les humains et les animaux sauvages ou le bétail. Cela explique pourquoi 75% des maladies émergentes et ré-émergentes sont en réalité des zoonoses dans lesquelles la faune sauvage (exemples : fièvre jaune, SRAS, COVID-19, échinococcose) ou les animaux d’élevage (exemples : grippes aviaires et porcines et encéphalopathie spongiforme bovine) agissent comme réservoirs ou amplificateurs des agents responsables de maladies. Les zoonoses sont par ailleurs estimées responsables de 2,5 milliards de cas de maladies humaines chaque année.
Si l’on restreint ici le discours aux épidémies/pandémies humaines, il est cependant important d’attirer l’attention sur l’impact majeur qu’ont les épidémies/pandémies animales sur l’humanité. En effet, comme précisé ci-dessus, la plupart des épidémies/pandémies humaines sont en réalité des zoonoses qui, en plus de se transmettre à l’homme, peuvent compromettre la production animale et la sécurité alimentaire. A titre d’exemple, la grippe aviaire (H5N1) qui sévit actuellement dans le monde est responsable d’un abattage massif de volailles et d’une forte augmentation du prix des œufs, lequel a triplé aux Etats-Unis.
Les épidémies au sens large, de plus en plus fréquentes, sont, plus que jamais, une menace majeure pour l’humanité, et cela malgré les avancées scientifiques et médicales. L’OMS demande par conséquent aux Etats de se préparer à ce qui est communément appelé la Maladie X, une potentielle pandémie d’une gravité exceptionnelle et dont l’agent infectieux est encore inconnu. Cette maladie, ajoutée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) à sa liste des maladies prioritaires en 2018, pourrait induire une mortalité inédite dans la population humaine.
Impréparation des États
La pandémie de COVID-19 a révélé l’impréparation des États face aux menaces épidémiques et pandémiques. La lutte contre les épidémies et pandémies repose sur différents piliers :
- la recherche fondamentale dans les domaines de l’infectiologie et de l’immunologie ;
- la surveillance, à l’échelle mondiale, de l’apparition et de la propagation des agents infectieux ;
- la capacité à mettre rapidement en œuvre des mesures qui tendent à ralentir la progression de la maladie (exemples : confinement et réduction de la circulation des personnes) ;
- la capacité à diagnostiquer les maladies infectieuses et à identifier les porteurs sains ou malades (dépistage) ;
- le développement de vaccins efficaces et l’implémentation de la vaccination à large échelle ;
- le développement de traitements pharmacologiques contre les maladies infectieuses et l’utilisation parcimonieuse de ces traitements pour éviter le développement de résistances ;
- la capacité à accueillir et soigner l’ensemble des personnes gravement malades en milieu hospitalier.
Lorsque le virus SARS-CoV-2 a commencé à se propager rapidement hors de la Chine, les États ont réagi de manière variable selon leur niveau de préparation et leur expérience préalable avec les pandémies. Certains pays asiatiques comme Taïwan, la Corée du Sud et Singapour, ayant déjà fait face à des épidémies comme le SRAS en 2003, ont rapidement mis en place des mesures rigoureuses de dépistage, de traçage des contacts et de quarantaine. En revanche, de nombreux pays européens et américains, mal préparés, ont tardé à réagir, ce qui a facilité la propagation rapide du virus.
Le confinement s’est imposé comme une mesure clé pour ralentir la propagation du virus, notamment en absence de vaccins et de traitements efficaces. Cependant, son application a varié en termes de durée, d’intensité et de couverture géographique. La Chine a instauré des confinements stricts à Wuhan et dans d’autres régions, combinés à des mesures technologiques de surveillance. À l’opposé, les pays occidentaux, confrontés à des défis sociaux, ont appliqué des mesures moins strictes, avec des résultats mitigés.
La pandémie a également mis en évidence les limites des systèmes de santé dans de nombreux pays. Face à l’afflux massif de patients, les États ont multiplié les efforts pour augmenter les capacités hospitalières, notamment en construisant des hôpitaux temporaires, en réaffectant des ressources et en formant du personnel supplémentaire. Malgré ces efforts, des pénuries critiques de lits en réanimation, d’équipements de protection individuelle (EPI ; exemples masques chirurgicaux et FFP2 et gants en latex) et de respirateurs ont été observées, en particulier dans des régions fortement touchées comme l’Italie ou New York.
Les pénuries n’ont pas concerné que les hôpitaux mais également les laboratoires en charge du diagnostic de la maladie. Bien que les techniques de diagnostic existaient, les réactifs et les plastiques nécessaires à la mise en œuvre du dépistage n’étaient plus disponibles sur le marché mondial. La production de ces consommables est, depuis de nombreuses années, dans les mains de quelques multinationales, produisant principalement en Chine, qui furent incapables de répondre aux demandes massives des États. Les États durent donc se résigner soit à tester moins que nécessaire, soit à relocaliser, dans la précipitation, la production des réactifs et des plastiques.
L’un des succès les plus notables de la gestion de la pandémie a été le développement rapide de vaccins efficaces. Grâce à des efforts coordonnés entre gouvernements, entreprises pharmaceutiques et institutions de recherche, plusieurs vaccins à ARN messager, comme ceux de Pfizer-BioNTech et Moderna, ont été mis sur le marché en moins d’un an. Cette prouesse scientifique, soutenue par des financements importants, a permis de démarrer rapidement des campagnes de vaccination. Cependant, l’on peut s’interroger sur le fait que ces efforts n’aient pas été mis en œuvre, avec la même force, après les épisodes de SRAS et de MERS qui étaient également dus à des coronavirus. Si cela avait été le cas, les vaccins à ARN messagers auraient été mis au point avant même l’apparition du COVID-19.
La pandémie COVID-19 a souligné la nécessité d’améliorer la réactivité des États face aux futures épidémies et pandémies. Elle nous a également donné l’opportunité de recenser l’ensemble des actions à mettre en œuvre pour y arriver. Par exemple, investir dans la recherche fondamentale dans le domaine des épidémies au sens large et dans des organes de santé publique plus efficaces, imaginer des scénarios de réponses aux pandémies (en fonction de leur nature) et s’assurer qu’ils pourront être rapidement mis en œuvre le cas échéant, renforcer les systèmes de surveillance épidémiologique et de dépistage, relocaliser la production des équipements et consommables nécessaires à la lutte contre les épidémies et se doter de stocks stratégiques suffisants, mettre sur pied une meilleure formation des professionnels de la santé dans le domaine des épidémies et renforcer les capacités hospitalières. Ces actions permettraient de mieux anticiper et répondre aux crises sanitaires futures, tout en réduisant leur impact sur la société, l’économie et les systèmes de santé.
